Malgré la différence d’époque, il existe bel et bien un lien entre Giacomo Casanova, Pier Paolo Pasolini, César Chavez et Viviane Ansalem qui sont l’objet de cette dernière chronique. Il s’agit de personnages de combat qui créent le débat voire la controverse ; entre il y a les passerelles que tissent la diversité culturelle, force fragile de notre monde. Il n’est donc pas étonnant qu’hier comme aujourd’hui il défraient la chronique ayant marqué cette 62e édition du Festival International de cinéma de Saint-Sébastien.
COMBATS
Le Casanova Variations de Michael Sturminger a comme protagoniste John Malcovich dans le rôle du séducteur vénitien, un rôle sur mesure pour cet acteur américain qui a déjà interprété le vicomte de Valmont dans la fameuse adaptation de Stephen Frears, les « Liaisons dangereuses » de Laclos, le chef d’œuvre du roman libertin du XVIIIe siècle. Cependant ce serait une erreur de penser à une identification de la part du célèbre acteur américain avec l’aventurier vénitien. En conférence de presse, John Malkovich en a surpris plusieurs en disant qu’il trouve Casanova « plus tragique que séducteur ».
Le film joue avec le spectateur en croisant théâtre, opéra et film historique ; en fait c’ est la version cinématographique d’un œuvre théâtrale qui a parcouru le monde pendant trois années. Un peu chaotiques ces Variations sur la vie de l’aventurier, mais le film tient la route non seulement à cause du professionnalisme de l’acteur vedette de Hollywood, mais aussi sans doute, en raison de sa célébrité. Comme Casanova justement. En d’autres mots, on a l’impression que même si le protagoniste prend de la distance vis-à-vis du personnage à qui il donne vie sur l’écran, le public lui semble s’obstiner à vouloir voir dans John Malkovich un Giacomo Casanova des temps modernes. Effets pervers de la célébrité hollywoodienne.
CONTROVERSES
Demander à acteur très médiatique d’incarner un italien controversé semble très tendance à Hollywood de nos jours puisque Abel Ferrara a pensé à Willem Defoe d’interpréter Pasolini dans son dernier film présenté hors compétition, mais qui a fait beaucoup parler lors du Festival de Venise. Le film raconte l’histoire du dernier jour de la vie du grand intellectuel italien qui dès les années 70 avait prophétisé la destruction des cultures par la société de consommation. Mais d’abord titrons notre chapeau à Willem Defoe arrive à reproduire à la perfection le langage corporel du prophète maudit. Dommage que la voix de Pasolini, elle, reste inimitable ; or cette voix était une part de sa force ; mais comment en vouloir à l’anglophone Defoe.
Ce qui en revanche nous a laissé sur notre faim c’est l’absence de la radicalité du message pasolinien. Ce que Pasolini incarnait allait bien au-delà du personnage mondain et volontairement sulfureux dont le comportement choquait les bonnes mœurs. Or hélas ce message sans concessions est quelque peu édulcoré dans le film de Ferrara ; ce qui risque de confondre les nouvelles générations ou ceux qui ne connaissent pas bien l’œuvre puissante et radicale de ce prophète des temps modernes grand pourfendeur de notre société de consommation.
César Chavez, à ne pas confondre avec Hugo, le défunt président du Venezuela, est un film du mexicain Diego Luna sur le chef du syndicat paysan de Californie et héros de la cause des Chicanos, les mexicains des États-Unis. Le film veut être un hommage à ce combat très digne et très juste pour la cause des plus pauvres. Mais comme le dit le vieil adage : « la voie de l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Le film se prête à une récupération politique de la part du Parti démocrate américain quand entrent en scène les hommes politiques qui ont marqué les années 60 et 70 aux USA. On perçoit un brin de manichéisme avec le bon Bobby Kennedy et le méchant Richard Nixon.
Ce qui manque dans ce portrait de César Chavez c’est la difficile et conflictuelle relation qu’avait Chavez avec les immigrés mexicains illégaux, employés comme briseurs de grève par les patrons des vignobles de Californie. Le film donc passe sous silence un aspect capital dans tout débat sur cette question : à savoir que le Chicanos sont des citoyens américains, ce qui implique qu’ils bénéficient des mêmes droits que les autres citoyens américains ; or, la nuances les travailleurs agricoles les plus exploités à l’époque comme aujourd’hui ne bénéficient pas de cette protection que leurs confère la citoyenneté. César Chavez, en fait, était né à Yuma, la distance entre cette ville d’Arizona et les villages du Yucatán au fin fond du Mexique doit se mesurer non seulement en kilomètres mais aussi en différence de culture politique.
Gett, le Procès de Viviane Ansalem est un monument de courage à l’écran signé par Ronit et Shlomi Elkabetz, sœur et frère qui mettent en lumière l’un des pires secrets cachés de l’Etat d’Israël : la difficulté des femmes juives qui veulent se divorcer sans le consentement du mari. Shlomi Elkabetz, le réalisateur a expliqué que dans l’Etat juif « les tribunaux rabbiniques décident sur la naissance, le divorce et la mort ». La connexion entre atavisme religieux et politique de l’Etat juif contemporain est clair : « si on pouvait se divorcer librement, moi par exemple je pourrais avoir des enfants à moitié juifs et à moitié catholiques ou musulmans » a souligné Elkabetz.
Si il est impossible de ne pas voir dans l’actrice Ronit Elkabetz une Jeanne d’Arc des temps contemporains confronté à un tribunal religieux, il est également impossible de ne pas entendre dans le désespoir de Viviane Ensalem qui clame sa liberté et crie son outrage, le cri de toute la Palestine. Gett, ou le Procès de Viviane Ensalem nous explique directement et brutalement le côté schizophrène de la société israélienne : créativité d’une part, cruauté de l’autre… Dr Jekyll et Mr Hyde.
Que le cinéma soit un miroir de notre temps est une affirmation banale. Il est moins banal toutefois d’affirmer que le conflit dans le Pays basque espagnol soit en voie de solution. Negociador, ou le Négociateur est l’histoire d’un homme politique affilié au Parti socialiste espagnol en Pays basque qui s’engage dans les négociations avec ETA. Le film ancré dans une situation dramatique se transforme en comédie et le fait que cela passe sans faire des vagues montre bien que le Pays basque a tourné le dos à la violence.
Pareil raisonnement pour Laza et Zabala, l’histoire de deux activistes d’ETA séquestrés et torturés par la Guardia civil espagnole au début des années 80. Ce film que en d’autres temps aurait fait crier au scandale la moitié de l’Espagne est un rappel que rien ne justifie la torture de la part des appareils d’Etat, un message de fond qui devrait être globalisé.
Terminons cette chronique en signalant que pour la première fois un film tourné entièrement en langue basque était en compétition officielle et que les prix Donostia (Saint-Sébastien) pour toute une carrière ont étés décernées cette année à Denzel Washington et à Benicio del Toro.
CARRIÈRES ILLUSTRES
Loreak ou les fleurs est une histoire intime inspiré par les fleurs qu’on voit sur les bords des routes. Quelle est l’histoire derrière ces fleurs marquant la perte d’un être cher ? se sont demandés les réalisateurs Jon Garaño et José Mari Goenaga . Leur histoire est un récit intimiste où se croisent trois femmes.
Denzel Washington a également présenté son dernier film The Equalizer, mais ce personnage de justicier, une espèce de James Bond noir, était trop loin de son inoubliable interprétation comme celle de Malcom X. Benicio Del Toro d’autre part a présenté Escobar, où il interprète le notoire parrain des narcos colombiens. Nous sommes loin du Che même si nous restons en Amérique latine. Moitie truand, moitié Robin des bois, Pablo Escobar ? Nous pensons plutôt que souvent au sein des communautés sans pouvoir, on a tendance à confondre le crainte avec le respect. Erreur fatale. Ceci dit Benicio de Toro a eu le courage de souligner que « pour foncer à Hollywood il faut avoir la mémoire courte ». Dit autrement Del Toro n’a pas caché les refus qu’il a essuyés dans sa carrière avant de devenir l’acteur latino par excellence des Etats-Unis.